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Quels souvenirs de Mai 68 ?

, par André Depouillejeudi 2 août 2018

La mémoire correspond rarement à l’histoire objective. La mémoire est un reflet du présent et ne peut pas remplacer le travail de l’historien. Mes souvenirs sont donc subjectifs parce ce que en fonction de mon cheminement personnel, certains événements et certaines images m’ont plus marqué que d’autres.

Quand et où j’ai pu observer une partie de Mai 68 ?

En mai 1968 je terminais mon service militaire, dans l’armée belge. J’étais caserné dans un camp de l’OTAN en Allemagne. Nous n’avions que RTL pour être informé. J’ai été démobilisé le 29 Mai et de retour à Bruxelles où je vivais je suis allé voir l’Université de Bruxelles qui était occupée. La Belgique francophone a très souvent les yeux tournés vers la France. L’Université libre de Bruxelles (ULB) a réagi comme une Université de province française. Elle a suivi Paris mais avec des jours de retard. J’avais fréquenté cette Université avant mon service. J’avais essayé de faire les sciences économiques, et suite à une rupture familiale qui m’a laissé sans ressources pour vivre j’avais abandonné et je m’étais rabattu sur des cours de comptabilité en cours du soir. Mes souvenirs reflètent ce que j’ai vu et constaté en Juin 68 à l’ULB. En Juillet 68, j’avais trouvé du travail et j’ai eu moins de possibilités de voir les événements.

Mes souvenirs

Mon souvenir, c’est d’abord la masse des anonymes qui ont fait que c’était un mouvement. Dans les « assemblées libres », j’ai beaucoup regardé la salle : les visages de 1500 anonymes, tous les soirs toujours en train de réfléchir. J’avais fréquenté des conférences ou débats politiques de gauche en ces mêmes lieux mais auparavant cela rassemblait au mieux 50 à 100 spectateurs et pour un seul soir. Et tout d’un coup je voyais la majorité de l’université réfléchir ensemble pendant des heures. Et cela recommençait tous les soirs.

Il y avait aussi des personnes que j’avais connues au cours de ma scolarité un an ou deux auparavant ou au lycée et qui ne s’intéressaient pas ou peu à la politique et qui étaient là tous les soirs pour certains, seulement certains soirs pour d’autres et qui tout d’un coup s’étaient transformés et je les voyais observer, écouter, réfléchir et parfois prendre la parole alors que ces personnes n’auraient pas supporté une longue discussion politique auparavant. Je n’avais jamais vu cela avant Juin 68 et je n’ai plus revu cela après.

Un autre phénomène que je n’ai connu qu’en Juin 68. J’ai été bégayeur (bègue) dans l’enfance et je n’ai pas de facilité à parler. Je suis donc spécialement sensible à la possibilité de s’exprimer de ceux qui ont difficile à le faire. Avant mai 68, c’était uniquement les habituels bons orateurs qui s’exprimaient dans les débats politiques. Au cours des « assemblées libres », je voyais des personne ayant des difficultés à prendre la parole et qui ne l’avaient jamais fait, oser s’exprimer et les 1500 spectateurs imposaient le silence aux éventuels perturbateurs pour que le droit de chacun de s’exprimer soit respecté. Je n’avais jamais vu un tel respect imposé spontanément par une foule, pour l’expression des personnes qui ont des difficultés d’expression. Je n’ai plus jamais revu de phénomène semblable par après. L’homme que j’étais et qui avait bégayé toute son enfance en était émerveillé.

L’activité internationaliste

Je faisais partie d’une organisation internationaliste : la jeunesse socialiste (officiellement appelée JGS (Jeune Garde socialiste.). C’était l’ancienne organisation de jeunesse du Parti socialiste belge, exclue du Parti Socialiste pour indiscipline en 1965, et qui était devenue organisation sympathisante de la 4ème Internationale. Après que le gouvernement français eut dissous et interdit la Jeunesse Communiste Révolutionnaire française, nous imprimions des tracts à Bruxelles pour nos camarades français et nous les transportions en France en même temps que du matériel et de l’essence pour les aider à circuler (il était difficile de trouver de l’essence en France pendant la grève générale). J’ai participé à la préparation de cette solidarité internationale mais je n’ai jamais fait un transport moi-même, parce que je ne savais pas encore conduire une voiture.

Les vraies vedettes de Mai 68 , ce sont les anonymes !

Les médias parlent régulièrement des vedettes de Mai 68 mais à mes yeux les vraies vedettes de ces événement ce sont les millions d’anonymes et pas seulement les étudiants mais aussi les 10 millions de grévistes sur le territoire français.

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